CROIRE

 

 

 

Passer de l’imagination à la foi, c’est grimper vingt étages et sauter d’un monde à un autre. Personne ne réduira les illuminations et les splendeurs de la foi aux songes et aux jeux de l’imagination. Parce qu’elle franchit avec audace les limites de l’espace et du temps et celles de notre tout, la foi n’en est pas moins parente de l’imagination. « La foi, écrit saint Thomas d’Aquin en une formule superbe, est la forme de mon espérance. » Elle est aussi une forme, la plus haute, la plus belle, de l’imagination. Le projet de Pascal, ennemi s’il en est de l’imagination, est de fonder la foi sur une raison à la fois exaltée et traînée dans la boue. Malgré tout son génie, Pascal ne convaincra jamais que ceux qui sont déjà convaincus. De très loin supérieure aux délires de la folle du logis, la foi appartient au même registre que l’imagination et elle entretient avec la raison des relations difficiles et ambiguës : elle ne s’oppose pas à elle, mais elle ne s’y soumet pas non plus.

C’est aux yeux de la foi surtout que le tout est un roman.

Le propre de la raison, et de la vérité qui est sa fin, est d’entraîner l’adhésion de tous les esprits sans exception. Personne ne peut refuser le théorème de Pythagore, la géométrie d’Euclide, la deuxième loi de la thermodynamique, dite principe de Carnot, les équations de Newton ou d’Einstein. Personne ne peut prétendre que les lois de la gravitation et de l’attraction n’existent pas, que la somme des angles d’un triangle euclidien est plus grande ou plus petite que deux droits, que le carré de l’hypoténuse n’est pas égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Aucun des systèmes établis par la science ne représente sans doute une vérité définitive, puisque la vérité est hors de la portée des hommes : il y a des géométries non euclidiennes et Einstein dément Newton comme Newton démentait Ptolémée. Mais chacun, à son époque et dans les limites de son domaine, possède une force contraignante qui est la marque de la raison et de ce que nous appelons la vérité scientifique.

La vérité des religions est autrement sublime que les vérités scientifiques. Mais il est toujours permis de la refuser. Personne ne peut imposer, sauf par la force, la croyance à Brahmâ, à Jéhovah, à Zeus, à Zoroastre, à Mithra, à Bouddha, à Jésus, à Mahomet.

La religion a beau être la forme la plus haute de la pensée des hommes, elle ne relève pas exclusivement de la raison. Elle se sert de la raison, elle collabore avec elle. Elle relève d’autre chose qui est plus proche du rêve et de l’imagination, de l’inspiration peut-être, ou de la grâce, ou de la mystique, que de la science et de la raison.

Il n’y a pas, dans le grand roman du tout et de l’homme, de manifestation plus exigeante et plus sublime que la foi. Il n’y en a pas de plus humble ni de plus orgueilleuse. La foi se moque du savoir, de la science, de la raison, en un sens de la vérité telle que nous la connaissons. Elle vise plus loin et plus haut que le tout et ses lois. Elle suppose, avec audace, qu’il y a autre chose que le tout.

 

La science progresse. Elle avance. Elle cerne de plus en plus près la vérité qu’elle poursuit. Mais, par un mécanisme universel et proprement diabolique, on dirait que la vérité recule à mesure que la science avance. La science fournit inlassablement des réponses. Mais plus il y a de réponses, plus il y a de questions. On dirait que chaque réponse suscite plus de problèmes qu’elle n’en résout. La citadelle de ce qu’on ne sait pas n’est pas vraiment menacée par les progrès incessants et retentissants de ce qu’on sait. Il y a une belle formule dans une lettre d’Albert Einstein à propos de Louis de Broglie : « Il a soulevé un coin du grand voile. » La science ne fait jamais beaucoup plus que soulever un coin du grand voile. C’est la tâche la plus haute que les hommes puissent se proposer. Mais la ruse du grand voile est de compter un nombre presque infini de coins.

Les hommes aspirent à autre chose qu’à soulever tour à tour tous les coins du grand voile. D’autant plus que personne, jamais, ne retirera d’un seul coup, sous les applaudissements de l’assistance frappée de stupeur, le grand voile qui couvre le tout. À bon droit peut-être, ou peut-être à tort, les hommes aspirent à autre chose qu’à une science et une raison qui repoussent toujours un peu plus loin la vérité qu’elles poursuivent. Ils veulent une vérité qui soit la vérité.

La raison est la forme la plus puissante de la pensée. Il n’est pas tout à fait sûr que chacun d’entre nous, au moment de quitter le grand roman du tout et de s’en aller vers d’autres rivages dont personne ne sait rien, ou vers pas de rivages du tout, consacre ses dernières pensées aux splendeurs de la raison. Il me semble que l’amour, la justice, le grand mystère du tout, une autre forme de vérité nous occuperont davantage.

La géométrie, la mathématique, la mécanique des fluides, les fascinations de l’astrophysique, les découvertes de la préhistoire, si riches et si excitantes, nous seront, avouons-le, assez indifférentes. Presque aussi indifférentes que la Bourse ou les jardins ou les courses de chevaux ou l’archéologie sous-marine ou l’édition ou les beaux-arts qui nous auront tant occupés du temps de notre vie. Ce que nous voudrons savoir, c’est autre chose. C’est une autre vérité.

Avec superbe, avec génie, la foi nous propose cette vérité.

Et une explication du tout et de notre propre existence.

Toutes les religions prennent appui, pour se développer, sur deux mystères également insolubles que nous avons déjà côtoyés : le mystère du début et le mystère de la fin. Le mystère des origines et le mystère de la mort. Toutes reprennent l’essentiel des chapitres de notre brève histoire du tout : d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Elles s’engouffrent avec autorité dans les failles de l’univers, dans les trous de notre savoir.

Elle les comblent par un réseau serré, aussi cohérent que possible, d’une subtilité souvent admirable, d’arguments et d’images qui constituent un système capable de répondre aux interrogations sur le début du tout et sur notre destin à chacun. Révélant d’où nous venons et où nous allons, elles nous livrent en même temps des préceptes et des injonctions sur ce que nous devons faire tout au long de notre vie pour être fidèles à la Création et à ses vœux cachés et pour mériter un sort heureux au-delà de notre mort. Toute religion est une mythologie, toute religion est une métaphysique, toute religion est une morale.

De l’Olympe au jardin d’Éden, des houris à saint Georges terrassant le dragon, de l’éléphant Ganesha ou du mont Sumeru à la procession des sephiroth ou à la hiérarchie des archanges et des anges, la mythologie religieuse est un jardin familier où chacun se promène avec fraîcheur et confiance parmi ses fleurs favorites. Les jardins des autres nous paraissent absurdes et ridicules. Dans le meilleur des cas : arbitraires. Mais l’évidence de la disposition des parterres dans notre propre jardin, nous ne la contestons guère. On se fait tuer pour saint Georges qui n’a jamais existé, on tue les autres au nom d’une sourate qui est tombée du ciel dans les mains du Prophète. La force de l’imagination est telle que la mythologie est acceptée en bloc. On l’enseigne aux enfants.

On l’impose à la société. On brûle, on passe au fil de l’épée, on noie, on pend, on empale, on massacre ceux qui la mettent en doute. C’est que la mythologie est le plus puissant et le plus résistant des ciments de la société. Une communauté est faite d’abord par le sang, par la langue et par la religion.

La mythologie est l’écume de la religion. C’est la partie la plus visible de la doctrine, celle qui entraîne l’adhésion du grand nombre, enchanté par les miracles, par les cérémonies, par les chants, par les pèlerinages, et de la foule poussée souvent à toutes les extrémités de l’hystérie collective. Dans chaque religion, il y a aussi des esprits, souvent distingués, parfois dignes d’admiration, pour s’attacher à la métaphysique et pour la dégager de la mythologie. Ce serait une erreur de s’imaginer que ces grands esprits se rencontrent et qu’au-delà des mythologies, évidemment très variées, les métaphysiques de toutes les religions tendent à se confondre : tout ce qui monte ne converge pas. Elles proposent du tout et de notre propre destin des images très diverses.

Tout l’effort des trois religions du Livre – le judaïsme, le christianisme et l’islam, si proches les unes des autres malgré leurs différences – tend à imposer la conviction d’une vie après la mort. Il y a un Dieu créateur et juge des actions des hommes qui nous attend après notre mort pour nous récompenser de nos vertus et nous punir de nos mauvaises actions. Le bouddhisme, qui ne comporte pas de Dieu universel et qui n’est pas une religion au sens strict du mot, mais une très haute sagesse avec mythologie, métaphysique et morale, accepte bien l’idée d’une vie après la mort, mais à contrecœur et avec beaucoup de regret. Et d’ailleurs dans ce monde-ci. L’idéal du bouddhisme est l’anéantissement de l’âme, son extinction – nirvâna. Cet anéantissement que promet à chacun d’entre nous l’athéisme scientifique et militant, le bouddhisme y aspire avec ferveur. Mais cet anéantissement tant espéré n’est pas accordé à tout un chacun. Il est rejeté au terme d’une longue série de réincarnations imposées par le bilan, plus ou moins satisfaisant, des vies antérieures des âmes qui sont moins nombreuses que les individus et qui émigrent de corps en corps. Chacun est responsable, non seulement de sa propre vie, mais de ses vies antérieures qui commandent sa condition présente. Ce n’est qu’au terme d’une longue ascèse poursuivie de génération en génération que l’âme, enfin parvenue à la sagesse et à la sainteté, peut espérer s’éteindre. Ainsi, le sort de poussière et de néant que le scientisme réserve à chaque homme comme une nécessité à laquelle personne ne peut échapper est considéré par le bouddhisme comme le fruit tardif et toujours incertain d’une longue ascension spirituelle, étalée sur des générations successives où se mêlent crapauds, banquiers, esprits, clochards, militaires, libellules ou marins.

Dans le christianisme, comme dans le judaïsme ou dans l’islam, où la considération de l’individu l’emporte sur la succession collective et où il y a autant d’âmes que de personnes humaines, chacun n’est responsable que de ce qu’il a fait lui-même et chacun paraît, après sa mort, devant son Créateur qui le juge sur ses actes. Non sur son savoir, son intelligence, son charme, sa gaieté, sa force, son plaisir de vivre. Mais sur sa foi, sur ses actes, et d’abord sur sa charité.

Au grand jour du Seigneur, sera-ce un sûr refuge D’avoir connu de tout et la cause et l’effet Et d’avoir tout compris suffira-t-il au juge Qui ne regardera que ce qu’on aura fait ?

La métaphysique chrétienne est inséparable de la morale sur laquelle elle débouche. Elle la fonde. Elle la justifie. Et l’amour les domine l’une et l’autre. Vous vivrez, après la mort, une vie de bonheur éternel si vous avez aimé Dieu par-dessus tout et votre prochain comme vous-même.

 

Ce qui se passe après la mort, les religions l’enseignent, mais personne ne le sait. Peut-être rien. Il n’y a peut-être rien derrière ces portes d’angoisse et de mystère qui sont le but de toute vie et que chacun franchit à son tour. C’est ce que soutiennent le scientisme et le matérialisme pour qui Dieu n’est qu’une imposture et pour qui il n’y a rien après la Mort puisque tout homme n’est qu’une machine périssable, vouée à la destruction au même titre qu’une rose, merveille de la nature, ou qu’un chimpanzé dont personne n’imagine qu’un autre monde l’attend.

La raison, pourtant, ne dit rien de pareil. Elle se contente d’explorer avec un succès toujours croissant ce qu’il y a dans l’espace et le temps. C’est son triomphe et sa limite. Elle est hors d’état de soutenir, comme le voudraient Pascal, saint Thomas d’Aquin, saint Augustin et tant de théologiens juifs, catholiques, protestants, orthodoxes ou musulmans, qu’il y a un Dieu quelque part et une vie éternelle au-delà de l’espace et du temps. Elle ne prétend pas non plus le contraire : sur tout ce qui touche au Tout au-delà de notre tout, le savoir ne sait pas.

Un autre génie universel, un de ceux qui ont changé, comme Moïse, comme Mahomet, comme Newton, comme Einstein, le monde où nous vivons, Emmanuel Kant, dont nous avons déjà parlé, voulait limiter le savoir pour faire place à la foi. Il reconnaissait que la science, si puissante, si souveraine, était tout à fait incapable de légiférer au-delà du tout – et même sur le tout, son origine et son statut.

Les hommes ont besoin de certitudes comme ils ont besoin d’air ou de pain : ils imaginent et ils croient. Le seul choix du verbe croire pour exprimer ce qui se rattache à la foi religieuse est très éloquent. Les fidèles croient. Ils ne savent pas.

C’est la science qui sait. Et là où elle n’atteint pas et où son domaine s’arrête, il faut se contenter de croire.

Croire est évidemment, en un sens, inférieur à savoir. Dans les affaires, dans la politique, dans la mécanique, dans la vie quotidienne et sociale, mieux vaut savoir que croire. Si vous croyez que votre train est à huit heures moins le quart, il est à craindre que vous ne le manquiez. À tous ceux qui passent des examens ou des concours, on ne demande pas de croire, mais de savoir. La date de la bataille d’Andrinople, les productions de la Sicile, les propriétés du triangle rectangle ou de l’azote ne relèvent pas de la croyance ni de l’opinion, mais du savoir. Il y a du flou dans toute opinion et dans toute croyance. Le savoir est positif. Ce qu’on croit est incertain.

Ce qu’on sait mérite seul le nom de vérité. La croyance est un savoir partiel, hésitant, de seconde main, sans fondement. Le savoir est une croyance qui ne souffre pas désaccord, et à peine discussion.

Personne pourtant, et pas même Galilée, surtout pas Galilée, n’est prêt à mourir pour son savoir. Innombrables sont ceux qui mourraient pour leurs croyances, et qui, en fait, sont morts pour elles. La foi, dans son absurdité, est plus forte et plus haute que la science. Ce qu’on croit engage plus que ce qu’on sait. Rien n’est plus beau que la vérité qui relève du savoir, si ce n’est la foi qui ne relève que de la croyance. Le tout a ses paradoxes et la raison ne prévaut pas contre eux.

 

La science est universelle. Malgré Jdanov et l’Inquisition, dont les noms ne brillent que dans l’histoire de l’infamie, la chimie, la biologie, l’astrophysique, la préhistoire ne varient pas d’après les peuples, les classes sociales, les systèmes politiques et économiques ou la latitude. La foi ne relève que de la conscience de chacun. Une brève histoire du tout peut être écrite n’importe où, n’importe quand et par n’importe qui tant qu’il s’agit de ce qu’on sait dans une culture donnée et à une époque donnée. À notre époque, les cultures ne forment plus qu’une seule culture et, sauf erreurs ou omissions, innombrables sans doute, sauf insuffisance intellectuelle de l’auteur et lacunes de son savoir, ce qui a été dit ici du big bang, du langage, du souvenir peut être dit et accepté, sous réserve de discussion ou de nouvelles théories qui détruiraient les anciennes, par tous les esprits de ce temps. Dès qu’on arrive à la foi et à la religion, le paysage change d’un seul coup. Parce qu’on quitte le domaine du savoir pour celui de la croyance. L’auteur doit dire qui il est, d’où il parle, ce qu’il croit et chacun peut refuser d’accepter ce qu’il dit.

L’auteur croit que le christianisme est fondamentalement différent de toutes les autres religions. Parce que c’est une religion de l’inversion des valeurs. Le Christ ne triomphe pas.

Ou s’il triomphe, c’est dans l’échec. Il n’est pas porté sur un pavois. Il est livré aux bourreaux. Le Christ n’est pas un vainqueur : c’est un crucifié. Le Christ est sans doute Dieu, mais c’est d’abord un homme. Le coup de génie, si l’on ose dire, car toute foi est au-delà du génie, le coup de génie du christianisme est dans l’Incarnation qui fait un homme de Dieu. Ou peut-être un Dieu de l’homme. Le fils de Dieu est aussi le fils de l’homme.

Toutes les religions qui ont duré, même celles qui n’ont pas de Dieu unique, n’ont pas trop de peine à mettre l’amour de l’être et du tout tel qu’elles le conçoivent au centre de l’univers. Beaucoup d’entre elles, et même le christianisme, ont procédé à de grands massacres au nom de ce principe : les religions n’aiment rien tant que de sauver les hommes malgré eux. Le propre du christianisme est que Dieu s’est fait homme et qu’il faut aimer Dieu à travers les autres hommes.

Il y a une seule valeur au cœur du christianisme : c’est l’amour. Tu aimeras Dieu par-dessus tout et ton prochain comme toi-même.

Aimer Dieu, qui n’est pas là, et qui n’est jamais là, est d’une facilité déconcertante. On l’aime, on lui parle, il ne vous répond pas, il fait ce qu’il veut et on s’incline devant ses décrets. Accepter le tout, contre quoi personne ne peut rien, n’est pas plus difficile. L’Amorfati des Anciens vaut le Fiat voluntas tua de la prière dominicale. Tout est bien. On prend son plaisir comme on peut, on accroît son pouvoir et sa fortune, dans le meilleur des cas sa dignité, on jouit de chaque journée qui passe et du bonheur qu’elle apporte, et on supporte le reste.

Épicuriens et stoïciens ont illustré deux sagesses qui n’en font souvent qu’une et qui ont entraîné derrière elles quelques-uns des esprits les plus forts et les plus charmants de tous les temps, quelques-uns de ceux dont on aimerait le mieux suivre l’exemple et les leçons. Jésus enseigne autre chose et qui est moins facile : qu’il faut tout quitter pour marcher dans ses pas et pour aimer en lui tous les hommes, et d’abord les plus pauvres et les plus démunis.

Aimer les hommes, qui sont tous là, si nombreux, avec leurs tics, leurs mauvaises manières, leurs sales gueules et leurs idées imbéciles et souvent honteuses, est autrement difficile qu’aimer Dieu que nous imaginons volontiers à notre propre image, en mieux, et qui passe son temps à être toujours ailleurs.

Que le christianisme soit à la source du socialisme moderne, c’est l’évidence. Fourier, Owen, Proudhon, Marx, Jaurès sont les fondateurs d’un socialisme auquel ont contribué les économistes anglais, les révolutionnaires français et les philosophes allemands. Mais l’idée que les hommes ont à aimer les hommes et qu’ils sont égaux dans cet amour est une idée chrétienne. La fameuse solidarité socialiste n’est que la version laïque de l’amour chrétien. Les valeurs sont communes, même si elles sont inversées.

Aux yeux des chrétiens, le communisme, qui a tué beaucoup d’hommes au nom de l’amour des hommes, est un christianisme devenu fou. Aux yeux des communistes, le christianisme est une doctrine obscurantiste et réactionnaire qui s’obstine à croire à un Dieu et à une âme qui n’ont pas de réalité. Du coup, les chrétiens, qui étaient déjà, par définition, ou qui auraient dû être, les adversaires de toutes les doctrines de domination et de violence, sont devenus, par excellence, les adversaires des communistes qui avaient adopté et retourné leurs principes. Car il y a une dialectique du christianisme comme il y a une dialectique du marxisme. Les chrétiens ont le devoir d’être du côté des victimes et de les défendre contre les bourreaux, mais victimes et bourreaux ont une fâcheuse propension à échanger sans cesse leurs rôles : les victimes n’ont rien de plus pressé que de se changer en bourreaux, et les bourreaux en victimes. L’histoire du marxisme stalinien qui renverse le tsarisme pour tendre à l’imiter et qui détruit une tyrannie arrogante pour instaurer une tyrannie sournoise, plus dure et plus cruelle que la tyrannie arrogante, se résume peut-être dans cette sanglante inversion.

Il est douteux que l’Église catholique, qui est la plus ancienne, avec le judaïsme dont elle sort, de toutes les institutions de ce monde, puisse enfreindre indéfiniment la loi de l’usure et du délabrement des constructions des hommes.

Qu’elle ait duré deux mille ans est déjà si stupéfiant qu’il n’est pas interdit à ses fidèles de voir l’action de l’Esprit-Saint dans cette continuité qui touche à la permanence. Mais, même si elle disparaissait, ce qui n’est pas impossible, le cœur du christianisme ne disparaîtra pas. Inventés par le christianisme, qui met fin d’un seul coup, au prix de la mort de Dieu, à la domination exclusive et millénaire des empereurs et des rois, des puissants et des riches, et qui constitue ainsi la révolution la plus décisive, et peut-être la seule durable, et la plus imitée, de l’histoire de l’humanité, l’amour des hommes pour les hommes et la pitié pour leurs souffrances n’en finiront jamais de renaître de leurs cendres.

Presque rien sur presque tout
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